Quand on parle du corps, de quel corps parle-t-on ? Le
corps réel physique ? le corps imaginaire ? le corps vécu ? Le schéma corporel ? L’image du corps ? qu’est-ce qu’on entend par tous ces termes et en définitive qu’est-ce que le corps
? C’est du concept d’image du corps dont il sera question aujourd’hui et de la manière dont, selon l’approche de F. Dolto, cette image se met en place. Mais
tout d’abord reprenons quelques bases de la théorie psychanalytique freudienne pour comprendre un peu ce qui fait lien entre corps et psyché dans une approche analytique, une approche parmi
d’autres et dans laquelle déjà beaucoup de courants différents coexistent depuis Freud.
Freud constate déjà en 1926 que « Le nom de
psychanalyse a acquis au cours du temps deux significations ». Elle désigne : « 1) une méthode particulière de traitement des affections névrotiques ; 2) la
sciences des processus psychiques inconscients [Freud, 1926, p. 154-155] ». C’est dans le cadre de cette deuxième acception que nous y ferons référence ici.
A l’origine de la psychanalyse on trouve les
recherches de Freud sur la formation des symptômes névrotiques. A la fin du XIXème siècle, les neurologues qui s’occupaient de maladies nerveuses comme l’épilepsie ou l’hystérie, n’avaient que
faire de savoir s’il existait un facteur psychique à l’origine de ses maladies. Vous voyez là, on est déjà dans le corps. La seule chose qu’on savait à l’époque, c’est que des troubles telles que
la cécité, certaines paralysies ou contractures, des douleurs localisées bien réelles ne correspondaient à aucun trouble organique. C’est en écoutant Breuer lui parler des traitements qu’il fait
sous hypnose, notamment à une jeune fille dite Anna O. qui souffre d’hystérie que Freud s’oriente vers l’idée que non seulement les symptômes que présentent les hystériques sont d’origine
psychologique mais qu’ils ont un sens qu’il s’agit de découvrir. Breuer remarque que dans la parole viennent ressurgir des souvenirs oubliés et que la verbalisation de ces souvenirs entraîne un
apaisement des troubles. L’inhibition à boire d’Anna O. est levée quand elle arrive à dire le souvenir d’une scène où elle a éprouvé du dégoût.
Freud va reprendre et appliquer à
de nombreuses autres personnes la méthode de Breuer. Tous deux vont appeler « catharsis » leur procédé de traitement des symptômes, c’est-à-dire la
libération sous forme d’émotion de souvenirs oubliés pathogènes ou encore « abréaction », ce qui correspond à une expression émotionnelle libératrice d’un
affect. La « catharsis » est le précurseur de la psychanalyse dira Freud en 1924. Mais il pense que l’utilisation de l’hypnose masque le « jeu des forces
psychiques » qui amènent à la constitution des symptômes. Il souhaite les explorer et se heurte à des résistances dans le travail thérapeutique, ce qui l’amène à formuler sa théorie sur le
refoulement en tant que processus psychique pathogène qui se manifeste sous forme de résistance. Ce n’est plus ce qui a provoqué le symptôme, le fantasme ou l’événement déclic mais le mécanisme
du refoulement qui l’intéresse, le comment du symtôme. Au fur et à mesure de son expérience clinique, il va découvrir le rôle prévalent du champ sexuel. Il ne cherche plus l’amendement des
symptômes par abréaction mais la mise à jour et la levée des refoulements, ce qu’il essaye d’atteindre par le procédé de l’association libre. Il constate dans son expérience
clinique quotidienne que le refoulement est un processus de défense psychique inconsciente. Les forces qui l’ont engendré doivent être les mêmes que celle qui s’opposent à sa
levée. Il est selon lui lié à un conflit qui se joue avant tout entre des « motions de désirs » et leur interdit. C’est ainsi qu’il découvre chez sa jeune patiente Dora
le fantasme de fellation qui entraîne un refoulement d’où résulte sa névrose hystérique. La représentation est devenu inconsciente et pourtant n’a nullement perdu de sa force. Chez Dora cela se
traduit par de la toux et des irritations de la gorge. Ce fantasme découvre Freud, a une origine des plus innocentes. Elle était enfant, une suçoteuse et son père avait contré cette habitude. A
l’insu d’elle-même par le langage du symtôme, se dit un désir inconscient d’origine infantile. « ça parle » à notre insu. Freud va peu à
peu préciser sa conception de l’articulation entre vie psychique et sexualité. Cette dernière ne s’exprime dans le psychisme que par ce qu’il appelle des « pulsions
partielles », telle la pulsion dite « orale » de Dora.
Alors pour en revenir au corps et à
la psyché, chez Freud, c’est le concept de pulsion qui joue le rôle de liaison, qui fait fonction de limite entre le somatique et le psychique. La pulsion, c’est un peu le mythe qui permet
d’associer une fonction, la fonction sexuelle à un stade donné, à quelque chose d’un autre registre, celui du désir. C’est pour ça qu’il parle de « psychosexualité » de
l’être humain. Celle-ci n’est pas réductible à des données biologiques, elle est prise dans l’ordre du langage, du symbolique.
Je vous dit tout ça pour en venir à la conception de
l’image du corps de F. Dolto. Celle-ci repose sur la théorie de la sexualité infantile telle que posée par Freud. Selon cette théorie, l’enfant passe par différents stades dits sexuels dans la
mesure où ils correspondent à une recherche de plaisir. A chaque stade est liée une zone érogène particulière d’où les qualificatifs oral, anal, phallique pour les stades prégénitaux qui
précèdent la période de latence, la puberté et enfin le stade génital. L’excitation successive de ces zones érogènes, selon le principe pulsionnel, correspond à chaque étape du développement
individuel.
Par
²pulsions²
F. Dolto entend « élans premiers, de source physiologique vers un but ... (qui) ...
demandent un assouvissement » (F. Dolto 1976, p. 17). C'est à partir de cette évolution par stade que l'image du corps, image d'abord inconsciente, va se construire. Pour elle, chaque
étape comporte des sevrages qui sont des frustrations nécessaires au développement de l'enfant.
Ces frustrations ne
sont pas traumatisantes mais structurantes si l’interdit dont elles sont les conséquences est signifié, verbalisé. A chaque stade correspond ce qu’elle nomme une castration humanisante car
symbolygène, on va voir ce qu'elle entend par là, qui marque l’élaboration de l’image du corps, qui introduit du symbolique. Celle-ci n’est pas le schéma
corporel. Ce dernier se réfère à la réalité, à l’expérience concrète du monde physique. Il est le même pour tous ( à moins que l’être en question ne soit infirme) et correspond à l’individu en
tant que représentant de l’espèce. L’image du corps est inconsciente et propre à chacun de par son histoire et son vécu relationnel. Pourquoi parle-t-elle de castration et qu'est-ce qu'elle
entend par le mot symboligène ? Elle fait référence au terme de castration en utilisant son sens tel qu'il est employé en psychanalyse. Au départ la
castration en français, cela signifie la mutilation des glandes sexuelles, c'est une atteinte physique qui rend stérile, de manière irrémédiable, l'individu castré. En psychanalyse, la castration
porte un autre sens. C'est justement l'adjectif symboligène qui introduit cet autre sens. Elle désigne un processus qui se déroule chez un être humain quand un autre être
humain lui signifie que l'accomplissement de son désir, "sous la forme qu'il voudrait lui donner" est interdit par la Loi, une loi humaine universelle. C'est par exemple l'interdit de
l'inceste. Cette signification est exprimée par le langage que celui-ci soit verbal ou gestuel. « C’est grâce à notre image du corps portée par - et croisée à - notre schéma corporel que
nous pouvons entrer en communication avec autrui. Tout contact avec l’autre, que ce contact soit de communication ou d’évitement de communication est sous-tendu par l’image du corps, car c’est
dans l’image du corps, support du narcissisme, que le temps se croise avec l’espace, que le passé inconscient résonne dans la relation présente » (F. Dolto 1984, p. 23). Elle est
spécifique à chaque stade et correspond à une certaine structure libidinale. Ainsi, à une petite fille qui ne pouvait saisir les objets, F. Dolto dit « Prends avec ta bouche de main ».
La parole médiatrice entre la bouche et la main s’adresse à son image du corps. Elle rétablie l’oralité en réveillant la bouche où la déglutition ne s’effectuait plus. La préhension est
retrouvée. Ces mots correspondent à une image du corps du stade oral alors que des mots se référant à une image du corps du stade anal ne signifiait rien à cette enfant de six ans qui ne pouvait
les associer à son schéma corporel. « Prends avec ta main » est une phrase qui correspondait à une image du corps du stade anal qu’elle n’avait pas ou qu’elle avait perdue.
L’image du corps
s’élabore avec le développement de l’enfant. F. Dolto distingue trois modalités : l’image de base, l’image fonctionnelle et l’image érogène. L’image de base est le support du
narcissisme qu’elle définit « comme la mêmeté d’être, connue et reconnue, allant devenant pour chacun dans le génie de son sexe. » C’est l’image de base qui donne à
l’être humain le sentiment d’exister et d'être ce qu'il est en tant qu'être sexué.
L’image
fonctionnelle est image du sujet désirant qui vise à accéder au plaisir et se manifeste à autrui. Elle met en jeu les zones érogènes qui lui sont associées en ce que F. Dolto appelle l’image
érogène.
Si l’image de base
permet à l’enfant de ressentir son être en continuité, structure le narcissisme, ce dernier n’est pas statique et se remanie selon les épreuves auxquelles se heurte le désir de l’enfant, épreuves
nommées castrations qui permettent la symbolisation et contribuent aux élaborations successives de l’image du corps.
Ainsi la castration
au stade oral est le sevrage ou l’interdit à l’illusion de cannibalisme vis à vis du sein de la mère. A ce stade qui est le premier, la zone érogène est buccale. Il s’agit du plaisir de succion,
auto-érotique. Le nouveau né ne se différencie pas encore du sein, de la tétine et donc de la mère. C'est ce qu'on appelle le narcissisme primaire. Il porte tout ce qui
l’intéresse à sa bouche et s’identifie à sa mère selon ce premier type de relation, sourit si elle sourit, gazouille si elle parle... Avec l’apparition de la dentition il mord,
c'est la première manifestation d'agressivité. Que se passe t-il au moment du sevrage ?
F. Dolto
indique« que la façon dont la morsure sera permise ou non par l’objet d’amour est de toute importance. Si on attend ce moment pour commencer le sevrage, celui-ci sera considéré comme une
conséquence de l’agression, c’est à dire comme une punition sur le mode de la frustration » (F. Dolto 1976, p. 30).
Elle préconise donc
un sevrage lent et progressif, commençant tôt entre 4 et 5 mois, se terminant entre 7 et 8 mois. A ce stade le sevrage constitue une rupture de la relation érotique de la mère à son enfant, qui
doit être capable de communiquer avec lui par des paroles et des gestes langagiers, autrement qu’en lui donnant nourriture, baisers, caresses ou en lui prenant ses excréments. Si le sevrage est
progressif, si la mère parle à son bébé, nomme les objets qu’il porte à sa bouche, elle l’introduit au langage. Si elle lui met ces objets à la bouche en lui signifiant par des mots ce qu’il en
ressent au point de vue tactile, le plaisir partiel qui lie la bouche au sein se distribue sur la connaissance sensitive de ces objets et la symbolisation se fait. La relation corps à corps est
remplacée par la relation langagière où commencent à s’exprimer les émotions à l’approche où à l’éloignement de la mère. Il accède à un langage compréhensible pour autrui, indépendamment de la
présence de la mère où il communique par des mimiques, des cris modulés de manière variable, ses sensations et ses sentiments. Ce langage modulé apparaît en général après le sevrage vers 6-8
mois. C’est là que par groupe de phonèmes l’assimilation de la langue maternelle commence à se faire.
Ceci suppose que la
mère soit disponible à l’enfant. Ce qui semble primordial quel que soit le cas ( toutes les mères ne peuvent pas allaiter leur enfant jusqu’à 4 ou 5 mois et à fortiori 9), c’est qu’une personne
puisse signifier à l’enfant son vécu, verbaliser, communiquer avec lui en considérant son intelligence, ses besoins et l’accompagner dans son cheminement, ses efforts et son
désir de communiquer.
Tout cela, c'est la
théorie de F. Dolto, mais on peut le voir tout-à-fait différemment. Alice Miller, par exemple, considère au contraire que le « renoncement au sein » imposé à l’enfant fait partie
de ces théories pédagogiques qui vise à le
²socialiser²,
²l’éduquer²,
à
² renoncer²,
à se
²sacrifier²
et qui correspondent en fait aux désirs conscients ou inconscients de ses parents. Un enfant qui
est allaité jusqu’à neuf mois dit-elle ne veut plus téter, il n’a donc pas à renoncer au sein. A cet âge là il a déjà normalement accès à un langage expressif de communication à autrui.
L’accession à ce type de langage est lié selon elle non pas à la castration orale ou au renoncement au sein maternel mais à une relation à la mère épanouissante. Et là, elle
retrouve F. Dolto. Il s’agit d’une relation langagière où la mère parle à son bébé, l’amène à découvrir son environnement en lui présentant des objets, ne le
²dévore²
pas de caresses ou de baisers seulement. Elle pense que cela suffit pour amener l’enfant à renoncer
au sein de lui-même.
Le stade suivant de l'évolution de l'enfant est nommé stade anal. Il se déroule de 1 à 3 ans
environ et correspond à la rétention ludique des fèces ou des urines. Dans « Psychanalyse et pédiatrie » F. Dolto indique que l’apprentissage de la propreté est
susceptible d’amener l’enfant à vivre des situations ambivalentes par rapport à la mère, entre les soins agréables qu’elle lui donne et les remontrances qu’il subit si il a sali sa couche. Avec
le contrôle des sphincters, il apprend la notion de pouvoir, donne ou ne donne pas ses selles pour récompenser ou punir sa mère. Plus tard si son éducation le lui permet il jouera avec des objets
qui serviront de substituts symboliques sur lesquels il aura tout pouvoir, pourra libérer son agressivité sans contrainte parentale. Si son éducation ne lui offre pas cette possibilité de jeu,
« l’enfant se sentira écrasé sous la domination sadique de l’adulte ( non que celui-ci soit nécessairement sadique, mais parce que l’enfant projette sur lui son sadisme
insatisfait » (F. Dolto 1976, p. 36). Ses pulsions agressives spontanées contre l’adulte qui s’oppose à lui sont alors déplacées sur des substituts
²animaux totems²
redoutés. C’est l’époque des peurs enfantines, peur du loup, peur du crocodile.
Alice Miller
rejette la théorie des pulsions et parle en termes d’anéantissement du pouvoir de l’enfant. Elle ne met pas sur le compte de désirs sexuels non satisfaits ou de pulsions agressives non exprimées
le fait qu’il ressente ses parents comme étant cruels, comme l’étouffant, mais affirme qu’il s’agit d’une cruauté manifeste cachée sous le terme
²éducation².
Cette dernière ne viserait qu’à briser la volonté de l’enfant, à en faire un être docile, obéissant aux désirs de l’adulte.
A l’éducation à la
propreté, le
²devenir propre²,
correspondent les premiers interdits moteurs : « ne touche pas ceci, ne va pas là » faits à l’enfant. C’est aussi l’acquisition de l’autonomie qui entre en jeu, rapport de forces,
rapport de pouvoir. « Laisser l’enfant faire ses progrès aux rythmes qui sont les siens est une des clés de l’élevage des enfants... » indique F. Dolto.
Si dans un premier
temps elle parle en termes
²d’apprentissage de la propreté²
(F. Dolto, 1976), elle affirme ensuite que l’enfant peut parvenir à une continence sphinctérienne
spontanée quand son développement neurophysiologique est suffisant, qu’il ait été sollicité ou non par l’adulte. « Que les adultes mettent trop tôt et /ou trop intensément l’accent sur
l’exigence du
²devenir propre²
revient à accorder aux besoins une valorisation qui ne devrait être rapportée qu’au désir de
communication et d’échanges socialisants. C’est ainsi que le comportement des adultes qui montrent eux mêmes du désir pour contrôler les besoins des enfants en vient à pervertir nombre d’entre
eux, les conduisant à jouer de la rétention pour plaire ou déplaire à un adulte exigeant » (F. Dolto, 1984, p. 124). F. Dolto rejoint bien là A. Miller. Il s’agit bien de satisfaire l’adulte et ses besoins, inconscients pour la
plupart, de manière à ne pas perdre son amour.
Pour F. Dolto, il
n’est plus question d’imposer un rythme à l’enfant, contraindre ses besoins mais bien de le respecter dans son désir de devenir autonome, d’avoir le plaisir de se maîtriser lui-même, de grandir,
de se conduire comme l’adulte qu’il observe. Il acquiert alors le contrôle de ses sphincters pour lui-même et non par soumission et dépendance à l’adulte. Ce qui suppose que la mère accepte de
favoriser le désir d’autonomie de son enfant, autonomie en tout ce qui concerne le
²faire²
dans l’espace de sécurité qui lui est offert.
Ceci ne va pas sans
interdit. F. Dolto nomme castration anale l’interdit signifié à l’enfant de nuire à son propre corps comme aux choses animées ou inanimées. Il ne s’agit pas de le
²dresser²
mais de l’initier par et à la communication langagière et gestuelle au contrôle de la motricité
partagé et au contrôle de sa force. C’est alors qu’il devient continent, qu’il peut sublimer le plaisir ano-rectal, de là l’appellation même de castration dite anale. Le petit enfant n’explore
plus le monde avec sa bouche mais avec ses mains. Une nouvelle image du corps s’élabore. Il saisit tout ce qui est à sa portée, manipule les objets, les jouets, dans la mesure où ils sont laissés
à sa disposition. Curieux de tout, il cherche à expérimenter et transgresse les interdits imposés par l’adulte. La réponse de ce dernier à la transgression est primordiale. Si l’expérience est
probante, c’est à dire qu’elle n’amène aucune souffrance, aucun ennui, il n’est pas question de réprimander l’enfant mais au contraire de le féliciter. Dans le cas inverse, il ne s’agit pas de se
réjouir sadiquement de la souffrance, de l’échec de l’enfant (« c’est bien fait pour toi, tu n’avais qu’à m’écouter »), ce que l’enfant ressentira comme le désir de l’adulte dans sa
toute puissance, mais bien de lui expliquer son impuissance et la nécessité de l’interdit temporaire jusqu’au moment où il sera grand (par exemple pour l’accès aux prises électriques).
Il découvre ainsi
que les interdits sont sécurisants et prend confiance en ses parents qui l’accompagnent dans son vécu quotidien, son expérience de la vie. C’est la notion même d’accompagnement qu’on retrouve
aussi chez A. Miller qui consiste à comprendre l’enfant, le respecter, l’accepter avec ses sentiments, ses échecs, ses joies, et l’encourager. Mêmes si ces efforts au départ ne semblent pas
constructifs, l’enfant s’enrichit par l’exercice, acquiert de l’habileté en utilisant tout objet comme support de sa recherche.
L’apport du père et
de la mère en tant que personnes ayant à charge l’éducation de l’enfant, F. Dolto le qualifie de
²sécurité assistée².
L’enfant doit se sentir le plus libre d’agir comme il le désire. Ce qui suppose de la part des éducateurs une dose certaine de tolérance au bruit et au désordre, de patience, de respect à ce qui
est l’éveil de l’intelligence sensorielle des petits de 3-4 ans. Pour A. Miller, élever un enfant dans une telle atmosphère n’est possible que si les parents sont nés eux aussi et ont grandi dans
un tel climat sinon ils recherchent en leur enfant un être qui s’adapte totalement à eux et comble leurs besoins narcissiques insatisfaits.
Il faut donc que la
mère n’ait pas besoin tout le temps de toucher, manipuler, embrasser l’enfant quand cela lui plaît à elle, (pour son plaisir oral et anal dit F. Dolto), mais au contraire qu’elle laisse l’enfant
s’assumer lui même peu à peu. C’est à dire qu’elle soit castrée analement de son enfant. Il n’est pas une chose à sa disposition. « Tout comportement coercitif de l’adulte sur l’enfant
est initiation au sadisme et incite l’enfant à s’identifier à ce modèle » (F. Dolto, 1984, p. 142). Il n’existe pas de plaisir de nuire lié aux pulsions de ce stade mais des enfants
éduqués de manière perverse, sans respect dû à leur personne, sans reconnaissance de leurs actes et désirs, sans soutien sécurisant et sans verbalisation des interdits par l’adulte, qui si il
montrait l’exemple en les appliquant à ses propres actes, donnerait une castration anale symboligène.
Si A. Miller remet
en question la théorie des pulsions, la notion de castration telle que l’entend F. Dolto n’est pas en contradiction avec ses théories. Les interdits sont nécessaires. Il ne s’agit pas de laisser
l’enfant livré à lui-même ou de lui donner une éducation
²antiautoritaire²
qui ne serait qu’une autre forme de manipulation visant à faire vivre à l’enfant ce que ses parents
n’ont pu faire au même âge. Mais ces interdits doivent être respectés par tous, être la loi de tous et, si ils ne sont que provisoires car liés à la sécurité de l’enfant et d’autrui, ils doivent
être explicités en tant que tels. Ils sont alors structurants.
Si cette castration
(selon le terme même de F. Dolto) n’est pas donné sainement, cela se répercutera immanquablement sur le devenir de l’enfant et sur sa vie d’adulte. Les adultes rendent la plupart du temps à leurs
enfants ce qu’ils ont eux-mêmes mal vécus car ils sont soumis à une compulsion de répétition.
A. Miller a cherché
à démontrer dans son livre « C’est pour ton bien » qu’on retrouve les racines de la violence dans l’éducation de l’enfant. Pour elle, le caractère destructeur de l’homme est d’origine
réactionnel. Elle appuie cette idée par de nombreux exemples dont le cas d’Adolf Hitler. Elle compare notamment la structure du milieu familial dont il est issu à celle d’un régime totalitaire.
Dans les deux cas, un chef dont l’autorité ne peut être remise en question et ses représentants quand il est absent qui règnent, punissent, et terrorisent en son nom. Ce qui est légitimé par les
différents principes de la pédagogie noire.
Les mauvais
traitements et les humiliations auxquels a été soumis Adolf Hitler dès sa plus tendre enfance ne font aucun doute pour A. Miller, même si de nombreux biographes contestent ces faits, minimisent
leur importance ou les justifient « ( cf. Franz Jetzinger :
²On se réfère à ce sujet à une prétendue déclaration d’Angéla qui
aurait dit :
²rappelle toi, Adolf, comme avec notre mère, nous retenions le père
par les pans de son uniforme quand il voulait te battre !²
mais cette prétendue déclaration est très suspecte (...) Il se peut bien que ce gamin docile et
frondeur se soit fait administrer de temps en temps une correction ; il le méritait bien ; mais en aucun cas, on ne peut dire qu’il faisait parti des enfants battus ; son père était
fondamentalement un homme de progrès »(Jetzinger, cité par A. Miller, 1984 P. 181).
Seuls ceux qui ont
eu la chance dans leur enfance, de pouvoir exprimer leur souffrance, leur révolte, leur colère pourront réagir plus tard adulte, de manière adéquate, sans étouffer leur réaction ou réagir par des
accès de violence ou de haine incompréhensibles sur des personnes de substitution, au mal qui leur a été fait. Ce qui est primordial, soulignent A. Miller et F. Dolto, c’est la possibilité
laissée à l’enfant d’exprimer ce qu’il ressent, verbalement et émotionnellement.
L’intérêt de l’enfant à partir de sa quatrième année environ, se centre sur la zone érogène phallique. Le
garçon a des érections liées à la miction ou à la défécation. La masturbation dite secondaire par F. Dolto apparaît (elle la différencie de la masturbation dite primaire qui
correspond aux jeux manuels des bébés, frottement des cuisses etc. pendant le stade oral). L’enfant s’interroge sur son origine, sur la différence des sexes. Souvent sa curiosité reste
insatisfaite ou encore est égarée par les réponses des adultes inadéquates d’où ses hypothèses de mutilation génitale. Ces dernières sont encore renforcées si la masturbation secondaire est
réprimée et que de ce fait, l’enfant a peur que l’adulte n’y mette fin. C’est l’angoisse de castration.
F. Dolto nomme la
découverte de la différence sexuelle, castration primaire. Elle est déjà dite en paroles mais là, il s’agit de la référencer au schéma corporel. Alors que l’enfant de cet âge, introduit au
langage, élabore peu à peu tout un système de valeurs comme le bien, le mal, le bon, le mauvais. Le voici qui s’interroge maintenant sur la différence sexuelle, le pourquoi, le comment, le à quoi
ça sert. Des réponses données sainement consistent à lui expliquer son devenir d’homme ou de femme en référence à son sexe, la paternité et la maternité en tant que rencontre de désir et de
plaisir entre deux êtres en appelant un troisième de manière à lui exprimer l’humanisation de la sexualité génitale sans la restreindre à un processus fonctionnel. Ce qui entraîne, si la
castration primaire est acceptée, une valorisation du pénis d’où l’envie de la petite fille.
A. Miller n’analyse
pas cette envie de la même manière. Elle pense qu’elle est liée à l’importance et à la survalorisation de la virilité qu’on trouve dans le discours des adultes quand ils parlent à propos de la
différence sexuelle de
²en avoir ou pas².
Mais que cela ne tienne, la petite fille renoncera de toute façon à son envie puisqu’elle peut avoir des bébés et devenir un jour maman.
C’est à cette
époque là, qu’il s’agit de révéler la responsabilité partagée du père et de la mère dans l’union sexuelle et la fécondité alors que l’enfant, selon la théorie freudienne, entre
dans le complexe d’Oedipe. L’image du corps n’est à ce moment plus inconsciente. Elle s’enracine dans l’appartenance à un seul sexe et son devenir.
Le garçon
s’identifie à son père et souhaite épouser sa mère. Son image du corps selon F. Dolto correspond à des pulsions génitales actives ou pulsions génitales péniennes envers l’objet du désir qui sont
déplacées sur des instruments visant à attaquer, agresser, pénétrer, crever. Il joue à tuer
²pour de rire²,
projette son désir de lancer de quoi faire des bébés. C’est l’époque de toutes les interrogations sur la vie et la mort. La castration oedipienne est alors donnée par le père. Elle est l’interdit
de l’inceste par rapport à la mère en tant que telle, et en tant que femme du père. Elle est aussi l’interdit de l’inceste par rapport aux frères et aux soeurs. C’est par cet interdit que le
garçon transposera son désir pénien agressif de maîtriser le corps de l’autre en activités diverses et entendra la différence entre la pulsion génitale liée à l’amour et le rut, accouplement sans
amour entre mâle et femelle.
En ce qui concerne
la sexualité de la fille, elle est tout d’abord homosexuelle. Elle veut en premier lieu épouser sa maman car c’est elle qui fait les bébés (bébé anal, produit digestif selon F. Dolto). Elle
s’identifie à elle et cherche ensuite à séduire son père de manière à bénéficier des mêmes prérogatives. « Les filles ont découvert que leur pouvoir de séduction tient à leur acceptation
de n’avoir pas le pénis et à leur désir qu’un autre le leur donne : non pour avoir le pénis, mais pour être maîtresse de qui l’a et peut ainsi les satisfaire » (F. Dolto, 1984
p.194).
A. Miller refuse
complètement la théorie du complexe d’Oedipe, notamment tout ce qui concerne les tentatives de séduction de la part du garçon comme de la fille. Elle ne nie pas pour autant certains sentiments
comme la jalousie, l’impuissance, la rivalité liés à la situation triangulaire et surtout à la toute puissance des plus grands. Cependant le mot séduction masque selon elle certaines réalités
notamment des formes diverses et variées d’abus sexuels perpétrés sur l’enfant. « Le terme séduction renferme en même temps ce dont rêve l’adulte qui pense que l’enfant partage ses besoins.
Ces projections ne sont pas contenues dans le terme abus » (A. Miller, 1986 p.152). La notion d’Oedipe serait plutôt liée à l’existence dans notre société du patriarcat et plus
particulièrement à l’évolution masculine. Ce qui donnerait lieu à des interprétations douteuses notamment au sujet de la sexualité féminine de la petite enfance à l’âge adulte. Elle s’appuie sur
son expérience psychanalytique en tant qu’analysant et analyste d’adultes pour réfuter cette théorie. Dans l’interprétation donnée aux troubles exprimés par les analysants, il s’agit de ne pas
confondre les traumatismes résultants de la frustration de besoins narcissiques avec des conflits dits
²oedipiens²
mal résolus. La seconde proposition masque la première. Si on considère Oedipe coupable, on oublie
souvent que son père lui a fait percé les pieds et l’a abandonné. On oublie aussi son ignorance quant à sa rencontre avec son père et son mariage avec sa mère.
L’éducation selon
A. Miller est un mécanisme qui vise à ne
²s’apercevoir de rien²
de ce qui concerne les parents et la manière dont ils abusent l’enfant. Cet abus s’inscrit dans la
période qui va de trois à cinq ans, période durant laquelle l’enfant manifeste une disponibilité totale, un amour inconditionnel, une admiration sans borne à ses parents. « Le terme
²oedipien²
peut entraîner diverses associations. Que l’on remette en question le désir de coïter avec sa mère
chez le petit garçon ne signifie pas pour autant que l’on ne reconnaisse pas les sentiments suscités par la situation du triangle. La jalousie, l’impuissance, la rivalité désespérée avec le grand
qui fait sentir les différences de pouvoir, le sentiment d’insuffisance, l’espoir d’une alliance, le trouble des stimulations, tout cela s’inscrit dans la
²phase oedipienne²,
de l’âge de trois à cinq ans ; à une époque où l’enfant est plus beau que jamais et représente l’objet sexuel de prédilection, de l’adulte et de ses frères et soeurs plus âgés (...). Lorsque la
vie affective des parents est insatisfaisante parce qu’ils ont eux-mêmes coupé les racines avec leur propre enfance, ils ont du mal à comprendre la richesse de l’intensité des sentiments de leur
enfant et à y répondre. Pour beaucoup, en dehors de la colère, l’excitation sexuelle est la seule forme de participation affective. De nombreux parents montrent sans détour leur misère sexuelle à
leurs enfants, et recherchent auprès d’eux les satisfactions de substitution dont ils ont besoin. Entre les viols perpétués ouvertement et les attentes inconscientes parce que refoulées, il y a
toute une échelle d’attitudes parentales qui s’expliquent par la réduction de la vie émotionnelle à la sexualité et provoquent chez l’enfant le trouble, des sentiments d’insuffisance, la
désorientation, l’excès de tension, l’impuissance et l’excès de stimulation. On dissimule ces faits en postulant l’existence d’un complexe d’Oedipe universel, et l’on fait passer de pures
séductions pour la réaction au désir sexuel de l’enfant, écrit A. Miller. Il n’est pas question pour elle d’Oedipe ou de séduction, mais d’émotions pseudo-sexuelles que suscite l’enfant pour
plaire à l’adulte.
Les théories de F.
Dolto et A. Miller sont à ce sujet en contradiction. La première insiste sur le désir de séduction de l’enfant envers le parent de sexe opposé et l’interdit nécessaire qui le
libérera pour sa réalisation hors du milieu familial. La seconde parle de séduction de la part de l’adulte envers l’enfant jusqu’à l’abus sexuel, de négation de son identité, de ses besoins
émotionnels, de projections des désirs sexualisés de l’adulte sur l’enfant.
Il est difficile de
statuer. Cependant il est bien question ici de la prohibition de l’inceste et de la prohibition des relations sexuelles entre enfant et adulte. Si on étudie les pathologies de l’image du corps à
l’époque du complexe d’Oedipe et les cas présentés par F. Dolto, on retrouve toujours à l’origine des comportements sensuels et ambigus des parents ou de l’un des deux envers l’enfant sous
prétexte d’affection parentale. Dans le cas Léon, elle parle d’une
²mère infantile, inconsciemment incestueuse²
(F. Dolto, 1984 p. 288). Elle ne nie donc pas la séduction de par l’adulte. Il s’agit de parents
qui n’ont pas reçu de leurs propres parents la castration. C’est la même chose que ce qu’entend A. Miller quand elle parle de compulsion de répétition, les attitudes des parents à l’égard de
leurs enfants se répètent de génération en génération. Les troubles narcissiques auxquels elle se réfère ressemblent fort aux attitudes, décrites par F. Dolto, de ces parents qui n’ont pas reçu
de castrations symbolygènes aux différentes étapes du développement.
Si leurs
interprétations divergent au sujet du désir sexuel ou non de l’enfant, les attitudes pédagogiques qu’elles préconisent reposent sur les mêmes bases, à savoir : le respect de l’enfant et son
soutien, ce qui implique l’accompagnement de l’adulte qui vit avec lui, sa patience, sa tolérance, son respect vis à vis des sentiments, des émotions de l’enfant et de leurs expressions. Ce qui
nécessite des paroles vraies en réponses aux questions de l’enfant, qui explicitent la vie, son devenir, sans tromperies, des paroles qui transmettent la loi de la vie en société, notamment
l’interdit de l’inceste et des paroles qui se vérifient dans les actes quotidiens des adultes qui entourent l’enfant.
Bibliographie
DOLTO, Françoise
(1974), Le cas Dominique. Paris, Seuil.
DOLTO, Françoise
(1976), Psychanalyse et pédiatrie. Paris, Seuil.
DOLTO, Françoise
(1981), Au jeu du désir. Paris, Seuil.
DOLTO, Françoise
(1984), L’image inconsciente du corps. Paris, Seuil.
DOLTO, Françoise
(1985), La cause des enfants. Paris, Laffont.
MILLER, Alice
(1982), L’enfant sous terreur. Paris, Aubier.
MILLER, Alice
(1983), Le drame de l’enfant doué. Paris, Presses Universitaires de France.
MILLER, Alice
(1984), C’est pour ton bien, Paris, Aubier.